LA QUESTION DU LIEN
DANS LA CONSTRUCTION DU COUPLE
Une construction est un assemblage d’éléments
disparates pris dans un projet de globalité. Par la vertu
de l’idée unificatrice, l’édifice aura
son identité propre et une stabilité plus ou moins
assurée.
Le couple humain est aussi un assemblage. Mais quelle en est la
cohésion ? Comment les pièces de la construction cohabitent-elles?
Tous les professionnels appelés auprès de couples
et plus largement des familles sont confrontés à ces
questions, directement ou indirectement.
Jacques est venu consulter il y a deux ans pour une souffrance
conjugale aiguë. Au terme de 15 ans de vie commune, il se sent
totalement incompris par une épouse qu’il décrit
comme violente à son égard et inadaptée socialement.
Micheline a été le creuset de tous les espoirs de
Jacques, et il ne sait plus comment agir. Le sens même de
sa vie est en question: doute sur sa place dans le couple, doute
de soi-même, vécu dépressif.
Je propose des entretiens en couple.
Face à la psychologue, le couple donne à voir un
mal envahissant: agitations, cris, insultes, sanglots. Jacques n’y
tient plus et s’enfuit dans la pièce voisine.
Deux entretiens sur ce mode montrent qu’une thérapie
de couple ne pourrait s’engager que très difficilement.
D’ailleurs, Micheline s’est très vite formellement
opposée à l’exploration plus avant de sa relation
conjugale.
Jacques en revanche tient à l’aide psychologique qu’il
va conserver pour lui secrètement, à raison d’une
fois par semaine. Ainsi, les entretiens d’accueil puis de
simple soutien ont débouché progressivement sur une
véritable psychothérapie analytique. Au terme de deux
ans de ce travail, Jacques a décidé de divorcer: il
y allait véritablement, ressent-il, de sa survie psychique.
Les possibilités d’insight de Jacques contrastent
avec la personnalité beaucoup plus fragile de Micheline
qui ne peut pas se confronter à une remise en question
de ses comportements et de ses choix. Alors, pourquoi cette association
de 15 ans, dont les fruits sont à la fois deux garçons
de 9 et 12 ans, mais aussi de part et d’autre des souffrances
invivables ?
Toute “construction” d’édifice
est un processus à l’œuvre:
travail, élaboration, association besogneuse de l’idée
et du réel…
Autant de phénomènes inscrits dans la durée.
Pour l’édifice “couple”,
cette construction
est tout l’envers de la rencontre soudaine, instantanée,
génération spontanée d’une dyade mythique
surgie magiquement et dans l’illusion.
Qu’est ce donc, une fois encore, que la construction du couple
humain ?
Or, justement, Micheline et Jacques se sont connus dans un contexte
propice à l’établissement d’une relation
fusionnelle et idéalisée, au cours d’un voyage
dans une région très lointaine, coupée de leurs
réalités: “Dans l’état de sidération
émerveillée où je me trouvais, dit Jacques,
j’étais prêt à tout donner de moi, à
m’abandonner corps et âme.” Or, Jacques, à
28 ans, ne s’était encore jamais risqué à
vivre sa sexualité avec une partenaire.
Quand Jacques vient consulter, c’est parce qu’il a décidé,
inconsciemment dans un premier temps, de se confronter à
la question:
“Qu’est-ce qui nous
lie ?”
“Qu’est-ce qui nous lie ‘’ est bien la
question à laquelle, tôt ou tard, tout couple doit
se confronter: le couple
vit-il dans le seul imaginaire d’où la frustration
serait idéalement éliminée ? Ou bien le couple
s’est-il progressivement, à travers le travail de
la pensée, forgé un espace psychique propre, permettant
de dissocier le fantasme de la réalité, et l’autre
de soi-même ?
Autant de questions qui nous renvoient au mal actuel de vivre
en couple, Tant de séparations douloureuses vécues
comme des échecs, venant succéder à des amours
ressemblant à des bouffées incontrôlables.
Car, dans une époque qui paie un lourd tribu à la
réussite professionnelle et sociale, le couple reste cet
univers à part où le psychisme pourra donner libre
cours à ses aspects les moins différenciés,
refuge pour les strates les plus archaïques de la relation
d’objet et les caractéristiques les moins assurées
du narcissisme.
D’une part, à l’extérieur du couple,
des exigences d’autonomie portées par une idéologie
de plus en plus contraignante. D’autre part, à l’intérieur
du couple, les personnalités des partenaires donnent libre
cours à leurs mouvements régressifs, rappelant
les conduites fusionnelles significatives de la petite enfance.
Au cours de l’évolution génétique,
le moi et le je se sont plus ou moins bien différenciés
du soi et du nous.
Le soi, “ce qui fait qu’un individu est quelqu’un,
lui-même et pas un autre” (P. C. Racamier) s’est-il
définitivement débarrassé des enveloppes
du nous, ouvrant au sujet cet accès si précieux
à une réelle individualisation ? Si le processus
n‘a pas pu s’effectuer sans carences , la relation
d’objet restera affectée par des mécanismes
fusionnels occasionnant bien des souffrances, au premier rang
desquels nous retrouverons le clivage, la projection,
l’identification projective.
Dans sa psychothérapie, Jacques manifeste une crainte
majeure: tomber sous l’emprise de sa psychothérapeute.
On ne peut s’empêcher de faire le lien avec l’emprise
pathologique qui s’est développée dans sa
relation de couple par des empiétements successifs touchant
progressivement au noyau vital de la personne (vêtements,
objets personnels, papiers d’identité...). Si Jacques
lutte si fort dans son traitement contre le risque de s’abandonner
à la relation transférentielle, c’est
bien l’indication que la fusion est un désir puissant
chez lui. Désir de fusion qui a été à
l’origine de la constitution du couple Micheline/Jacques.
Jacques, certes, s’est séparé réellement
de sa femme. Mais actuellement, il se sent totalement démuni
pour nouer une autre relation de couple. Sa psychothérapie
devrait l’aider à dénouer le faisceau archaïque
l’ayant conduit à s’unir dans ce registre si
symbiotique.
Quant à Micheline, elle se réfugie de plus en plus
dans un isolement radical: pas d’amis, rejet total de la famille..,
le seul fil qui la retient au monde sont ses deux fils qu’elle
tente obstinément d’entraîner dans son sillage.
Après la fusion originelle où sujet et objet risquent
de s’imbriquer trop parfaitement, il y a donc toujours un
bout de chemin plus ou moins douloureux à parcourir : celui
d’une certaine séparation. Faire l’économie
de ce chemin est toujours un risque d ‘échouer à
nouer une relation de couple dans la durée.
Les couples qui viennent s’exprimer
dans la simple consultation conjugale,
ou dans une cadre plus strictement thérapeutique,
nous permettent de déchiffrer plus précisément
ces processus
qui touchent à bien des aspects de la structure psychique
des protagonistes. |